lundi 19 novembre 2018

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Le laboureur soldat

11 novembre 1918 – 11 novembre 2018 : en cette semaine du souvenir, pour tous les soldats, les paysans et tous les autres, et pour les femmes des campagnes et des villes, des extraits de poèmes de François Fabié, poète aveyronnais. Et puis quelques vers d’Apollinaire et de Péguy. OM

Le laboureur soldat

Un soir qu’il chantait à ses bœufs, un vieil air sans parole
Qu’ils comprennent fort bien et qui rythme leurs pas.
Au petit clocher bleu soudain les cloches folles
S’agitèrent dans un furieux branle-bas…
Surpris, il s’arrête : Est-ce un glas ?
Non. Des gens courent : « La guerre !…On mobilise ! »
Au bout du sillon brun, le laboureur lâche le manche,
Dételle : « Adieu, mes bœufs ! » Il part et le trois août
Il labourait pour la Revanche.
(.)
Il porta le fusil et le sac vaillamment,
Se battit à Namur, fut blessé, guérit vite,
Fut blessé à nouveau….Puis, comme nul n’évite
Sa destinée, alla périr obscurément
Sur un sol ingrat sans verdure et sans eaux,
Où tant de pauvres enfants, des meilleurs, des plus beaux,
Tombèrent comme lui dans de vains assauts…

François Fabié, Fleurs de genêts (Extraits)

Paysanne de guerre

Héroïque, elle aussi, de coeur haut, de bras ferme,
La veuve paysanne à qui, depuis vingt mois,
Incombent les labours, les marchés, les charrois
Et le gouvernement tout entier de la ferme.
Au début on lui prend soudain ses trois garçons
(Et deux sont morts déjà), son valet de charrue
Et son berger
(.)
Debout, fermière ! et lutte ainsi jusqu’à la fin,
Contre le deuil, l’absence, et la terre et la faim,
Dans un combat dont nul ne peut prévoir le terme ;
(.)
Aussi, quand nous aurons chassé l’envahisseur
Et que nous fêterons la sainte délivrance,
Je voudrais qu’on te mît, toi, mère, ou veuve, ou soeur,
Au milieu des héros, à la place d’honneur,

Gardienne du sol, Paysanne de France !

François Fabié, Fleurs de genêts (Extraits)

Le Vigneron champenois

Le régiment arrive
Le village est presque endormi dans la lumière parfumée
Un prêtre a le casque en tête
La bouteille champenoise est-elle ou non une artillerie
Les ceps de vigne comme l’hermine sur un écu
Bonjour soldats
Je les ai vus passer et repasser en courant
Bonjour soldats bouteilles champenoises où le sang fermente
Vous resterez quelques jours et puis remonterez en ligne
(.)
Allons Adieu messieurs tâchez de revenir
Mais nul ne sait ce qui peut advenir

Guillaume Apollinaire, Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916)

Eve

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle.
(.)
Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
(.)
Mère voici vos fils et leur immense armée.
Qu’ils ne soient pas jugés sur leur seule misère.
Que Dieu mette avec eux un peu de cette terre
Qui les a tant perdus et qu’ils ont tant aimée.

Charles Péguy